mercredi 20 juin 2012

Vu de la Terre, le ciel est mégalomane


J'ai vu l'affiche du récent film de Guy Laliberté, Toucher le ciel. Je ne suis pas allé le voir et je n'irai pas le voir. Lorsqu'il sera disponible au club vidéo, je n'en louerai pas une copie. Lorsqu'il jouera gratuitement un dimanche soir sur l'une des chaînes de Radio-Canada, même si je suis trop fatigué pour écrire, cuisiner ou faire l'amour, même si je tiens absolument à ne rien faire d'autre qu'écouter la télévision, et même s'il n'y a rien de mieux qu'un hommage TVA au courage et à la détermination des femmes d'Occupation Double, je n'écouterai pas Toucher le ciel. Le film est peut être réussi, je l'ignore et ne m'en remets pas aux critiques déçus. Les images sont probablement saisissantes et le message est très certainement édifiant. Mais je n'aime pas ne pas aimer les gens et je crains qu'après ce film, j'aimerai moins Guy Laliberté. En fait je l'aime déjà un peu moins depuis que j'ai vu l'affiche.


Toucher le ciel - Le voyage d'un rêveur
Source : cinoche.com
« L'expérience unique de Guy Laliberté dans l'espace » serait « le rêve d'une génération »! Rien de moins! Wow! Quand on relit, on réalise tout de même que le message n'est pas clair. Est-ce que Guy Laliberté prétend avoir exaucé le rêve d'une génération? Autrement dit, maintenant qu'un clown parti de rien s'est payé un rush d'adrénaline de 35 millions, nous pourrons tous enfin mourir satisfaits. Je sais que selon les riches, la richesse des riches apporte la richesse aux non-riches, mais de là à soutenir que le spectacle de leurs dépenses orgiaques nous apporterait aussi jouissance et contentement, il y a un petit pas sur la lune que je n'ai pas les moyens de me payer. Guy Laliberté se vanterait-il plutôt d'avoir accompli ce que toute une génération ne pourra jamais que rêver d'accomplir? Bravo Guy! Bravo! Merci de n'épargner aucun moyen pour nous le rappeler. Merci de supposer que les Terriens sont trop angéliques pour éprouver de l'envie et du ressentiment. J'aimerais aussi qu'on me dise de quelle génération Guy Laliberté aurait-il si héroïquement exaucé ou accompli le rêve. Parce que ma génération ne rêve pas de toucher le ciel. Ma génération est peut-être la première à vouloir vivre sur terre.

Vivre sur terre, vouloir vivre sur terre, c'est beaucoup moins facile qu'on pense. Je sais que des argumentateurs très subtils voudront me rétorquer : « Philippe, Philippe, Philippe…  Je sais que tu ne connais pas grand chose à la géographie et à l'astronomie, mais tu ne peux quand même pas ignorer que tout le monde vit sur la Terre. Tout Le MonDe. Ce n'est pas difficile, ce n'est même pas facile, c'est carrément inévitable ». Au contraire, mes amis, au contraire! Durant ma courte vie, j'ai surtout rencontré des gens qui ne vivaient pas sur terre, qui ne voulaient pas vivre sur terre. Des gens qui vivaient à l'intérieur d'une bulle, sur la Lune, en enfer ou dans un bungalow. Des gens qui voulaient vivre au sein d'une économie de marché, sur une autre planète, au Ciel ou dans un bungalow. (À ma famille et à mes amis banlieusards : je n'ai rien contre les bungalows, tant qu'ils ont des portes et des fenêtres…) Mais de plus en plus, je rencontre des gens qui vivent, qui veulent vivre autrement, sur terre. Peu importe leur âge, ces gens sont de ma génération.

Et que veut cette génération ? Que veut dire pour elle vivre sur terre? Ça veut dire vivre dans le même monde que tous les autres, le partager dans tous les sens du terme. Être présent à ce qui est devant nous, à ce qui nous entoure, à ce qui arrive. Refuser les tristes et fausses nécessités dans lesquelles on voudrait parfois nous faire vivre. S'imposer des limites dans un monde fini plutôt qu'aspirer à une croissance infinie dans un monde en ruines. Faire des rêves qu'on espère réellement réaliser et qu'on espère réaliser avec ses propres forces, sans forcer celles d'autrui. Ne rien attendre d'autre du ciel que du soleil, de la pluie et parfois quelques spectacles magnifiques. Je sais bien que Guy Laliberté et sa génération sont capables de comprendre tout cela. Enfin, une bonne partie de tout cela... Je sais que vue du ciel, la Terre est d'une beauté qui devrait nous la rendre précieuse. Que Toucher le ciel, c'est essayer de toucher tout le monde quant à la fragilité de la Terre. Mais il ne s'agit plus pour ma génération d'être sensibilisé à la Terre. Il s'agit d'y vivre, et pour y vivre, il faut aussi apprendre à voir les choses dans une perspective terrestre.

Sur terre, ce qui vu du ciel est insignifiant a tendance à paraître un peu plus gros, ce qui vu du ciel est sublime a tendance à paraître beaucoup moins joli. Sur terre, le ciel n'est souvent pas bleu, il est gris-smog, et il le devient malheureusement un peu plus chaque jour. Aussi bien intentionnée soit-elle, une fusée ne va pas changer cela. Sur terre, le magnifique chapelet qui la nuit illumine les continents, ce sont des lampadaires sur des autoroutes embouteillées, ce sont des enseignes nous invitant à consommer davantage, ce sont des foyers où l'on compte trop souvent jusque tard dans la nuit combien d'argent il nous reste. Aussi bien intentionnée soit-elle, une fusée ne va pas changer cela. Sur terre, la pauvreté, invisible depuis l'espace, invisible trop souvent même depuis un penthouse ou une maison sur le Mont-Royal, est très apparente. Et cette pauvreté n'a aucune leçon de sensibilité à recevoir de riches philanthropes qui ne vivent plus sur la même planète que nous. Quand ils pourront se payer des voitures hybrides ou des maisons hypermodernes, les pauvres prendront soin de la terre. En attendant, leur pauvreté demeure moins polluante que bien des richesses. Aussi bien intentionnée soit-elle, une fusée ne va pas changer cela.

vendredi 15 juin 2012

Le casseur

Les rebelles, les casseurs, les anarchistes, les têtes brûlées - voilà les gens qui enflamment notre imaginaire.

Richard Martineau

Bonjour. Je m'appelle Félix Légaré-Quesnel et je suis un casseur. Vous avez entendu parler de moi à la radio, vous m'avez vu dans les journaux et à la télévision. On ne peut pas me manquer, je suis un peu partout en ville ces temps-ci et je suis facile à reconnaître. J'ai les cheveux longs parce que je suis malpropre. Je porte des jeans et un kangourou noir parce que je n'aime pas travailler. Je porte un masque parce que je suis louche. Enfin je porte un carré rouge parce que je suis violent et intimidateur. D'autres signes me trahissent. J'ai toujours les poches pleines de balles de billard au cas-où, et je suis généralement en train de courir, au cas-où aussi. C'est essoufflant. Essayez de toujours courir quand tous les autres marchent pacifiquement. Heureusement qu'il n'y plus aucun manifestant pacifique aujourd'hui. Il y a quand même des choses qu'on ignore à mon sujet, que les médias ne rapportent jamais. Des choses qu'aucune image ne peut vraiment montrer. Comme l'appel à l'aide dans mon regard. Quand je casse une vitrine, c'est vrai que j'éprouve de la jouissance, car le désir d'anéantir la civilisation et d'intimider la majorité silencieuse est en moi plus fort que tout. Mais quand je casse une vitrine, je pleure aussi. Parce que je souhaiterais de tout cœur ne pas être un casseur. Parce que voyez-vous, comme tous les casseurs, je suis né ainsi.

mardi 12 juin 2012

La chute

Au premier jour l'homme se réveille seul. Était-il seul avant de s'endormir. Il ne s'en souvient plus. Pourquoi ne s'en souvient-il plus. Il est nu, il s'en rend compte. Pourtant il n'a jamais dormi nu. Il se sent regardé, mais il ignore comment, par qui, par quoi. Qu'est-il arrivé. Il n'arrive plus à se souvenir de la veille. Il n'arrive pas à ouvrir les yeux non plus, la lumière semble trop aveuglante. Il fait chaud, un peu trop chaud, et le côté gauche de son corps, sur lequel il a dormi, est moite et brûlant. Il essaie d'ouvrir les yeux, à peine un quart de seconde, mais une douleur éblouissante pénètre ses iris. Quelle est la sensation de deux poignards qui transperceraient le cerveau. Il le découvre. Il n'osera plus jamais ouvrir complètement les yeux. Il tente de se relever en s'appuyant sur le sol avec la paume de sa main gauche. La texture du sol lui rappelle du sable, un sable trop chaud et tranchant, un sable infiniment fin de diamants abrasifs, qui lui écorche la chair doucement, égratignant chacune de ses cellules, une fêlure infinitésimale à la fois. La paume de sa main gauche est déjà recouverte d'un mince film rouge, il le devine. Il n'arrivera pas à regarder, mais il faut qu'il essaie. Il place ses deux paumes sur son visage, les doigts remontent jusqu'au front, laissant une mince fente devant chaque œil, entre le majeur et l'annulaire de chaque main. Il entrouvre un œil, point minuscule au centre d'une croix de chair. Puis il le ferme et entrouvre l'autre. Puis l'un. Puis l'autre. Il ne peut faire autrement, la douleur est trop vive. Quelle est la sensation de deux longues aiguilles qui perforeraient le cerveau. Il le découvre. Il arrive au moins à entrevoir où il est. Une rivière de sable étincelant, qui descend et descend dans des méandres sans fins, à perte de vue. Cette rivière n'est nulle part. Tout est d'un noir absolu sauf la rivière elle-même, qui agresse son regard comme un soleil de soleils. Quand il n'en peut plus de regarder, quand il ferme les yeux enfin, il réalise que la rivière s'est imprimée pour de bon sur sa rétine, sur son cerveau, il ne cessera plus jamais de la voir. Où descend-elle, où va-t-elle. Quelque chose l'inquiète. Même quand son regard descend avec elle et s'éloigne infiniment, la rivière ne semble pas moins brillante. C'est impossible. Il veut poser sa main gauche un peu plus loin, mais elle rencontre le vide. Il doit être près du rivage. Il plonge à nouveau la main dans ce vide, un vide épais et presque présent, dont il sent la profondeur illimitée. Comment peut-on sentir cela, le vide. Il perd connaissance.

dimanche 10 juin 2012

Une division ? Quelle division ?


J'ignore si c'est parce que ça fait paraître plus intelligent de discuter des choses en cours comme si elles étaient déjà achevées, mais on parle souvent, on parle en fait presque depuis le début de l'impact durable de la crise étudiante sur le Québec.

L'impact serait d'abord politique. Souhaitons-le, mais rien n'est moins certain. On a dit avant la crise que le PQ allait marquer assez de points pour former le prochain gouvernement. Puis on a dit que la persévérance impopulaire du mouvement étudiant aiderait plutôt le PLQ à gagner les prochaines élections. On dit maintenant que Québec Solidaire et le PQ ne sont pas prêts à joindre leurs forces pour battre le PLQ. C'est connu, l'avenir change tous les jours. Ce qui est certain, c'est que Jean Charest ne perdra pas les prochaines élections sans que d'autres ne les gagnent. J'assume que vous comprenez un peu pourquoi, et ce que ça signifie.

L'impact serait aussi et surtout social. On parle continuellement de la division du Québec, qui serait désormais bipolaire et radicalisé. Partout régneraient méfiance et intolérance : entre la droite et la gauche, entre Québec et Montréal, entre les régions et la ville, entre les travailleurs et ceux qui sont payés à ne rien faire, qu'il s'agisse des étudiants, des enseignants ou des artistes. Pour résumer : entre le vrai-monde-ordinaire-contribuable-plein-de-bon-sens et tous les autres nuls. Il y a certainement moyen de prouver par de beaux sondages méthodologiquement rigoureux l'adhésion plus ou moins forte ou émotive au mouvement étudiant de telle ou telle fraction de la population, contre telle ou telle autre fraction de la population qui prendrait plutôt pour le gouvernement.

Il me semble pourtant qu'on passe ainsi à côté de l'essentiel. On fait de la politique un sport. On fait de la société québécoise un public partisan et rien de plus. Les Québécois ne sont pas de simples spectateurs de cette crise, qui n'est pas non plus une partie de hockey ayant viré accidentellement en bagarre générale, puis en émeute publique. Il n'y a pas deux équipes distinctes, disons les rouges de Looserville, division urbaine, et les verts de Fuckingrichtown, division régionale, qui s'affronteraient pour gagner une partie avec des joueurs plus ou moins talentueux et en santé, avec des spectateurs plus ou moins nombreux et volubiles. La conversation suivante n'aura jamais lieu.

Commentateur sportif compétent – Les rouges vont perdre, c'est certain : les joueurs sont moins payés, ils ont moins d'expérience, ils travaillent pas assez fort, ils donnent pas leur 110% en troisième période, ils ont trois entraîneurs qui les dirigent tout croches, ils jouent pas dans leur aréna, l'arbitre est contre eux, le public aussi est contre eux.
Commentateur sportif étrange – Les rouges vont gagner parce qu'ils ont raison, parce que leur cause est juste, parce qu'ils ne veulent rien moins que réinventer le hockey.
Public non sans raison décontenancé – Whadefuck???

Expliquer la vie sociale et politique comme s'il s'agissait d'un sport, c'est à dire en termes de victoire et de défaite, et le faire en fonction des caractéristiques « objectives » des « joueurs » et des « spectateurs », que ces caractéristiques soient démographiques, économiques ou socioculturelles, ne nous aide pas à mieux comprendre ni à mieux participer à cette vie sociale et politique. La politique ne ressemblera à une partie de hockey que lorsque les joueurs pourront déterminer par leur jeu sur la glace non seulement le score, mais la durée de la partie, les dimensions de la patinoire, le nombre de joueurs par équipe, les règles elles-mêmes. La société ne ressemblera à un public de hockey que lorsque les spectateurs, au centre Bell comme à la maison, pourront intervenir sur la partie autrement que par leurs cris. Vaut mieux attendre que Québec ait son équipe, mais je ne veux pas paraître partisan...

Si l'on tenait absolument à résumer le conflit étudiant en termes sportifs, il faudrait plutôt s'y prendre ainsi :


         Ils étaient quatre qui voulaient se battre
         Contre trois qui ne voulaient pas
         Et les quatre qui voulaient se battre
         Dirent au trois qui ne voulaient pas
         Nous sommes quatre qui voulons nous battre
         Contre trois qui ne veulent pas

Ceux qui ont accusé Passe-Partout de dorloter avec des tout-le-monde-il-est-gentil l'amour-propre hypertrophié d'enfants-rois ont manqué quelques épisodes. Je ne me suis toujours pas remis de cette comptine aussi brutalement cynique. Toujours est-il que réduire la division des Québécois à une lutte déterminée par les seuls critères démographiques, économiques ou socio-culturels, c'est donner une victoire beaucoup trop facile aux quatre qui voudraient se battre. Il n'est pas certain que les quatre sauront unir leurs forces et ne se battront pas plutôt les uns les autres. Il n'est pas non plus certain que les trois ne sauront pas se défendre malgré leur refus de se battre. Il n'est pas certain qu'après quelques coups, l'un des quatre ne décidera pas finalement qu'il ne veut plus se battre. Enfin il n'est pas certain que les trois ne vivront pas plus longtemps que les quatre. Rien n'est certain, mais il arrive parfois qu'on en sache trop et qu'on l'oublie. 


Ce que nous rappelle la comptine de Passe-Partout, c'est qu'il n'y a qu'une seule division qui compte. Il n'y a qu'une seule division qui nous permette de comprendre la situation actuelle tout en y participant, et cette division a pour sujet la division elle-même. C'est une MÉTA-division!!! Elle partage ceux qui contribuent, volontairement ou non, au maintien et au renforcement de cette division, et ceux qui entendent la réduire, l'abolir. D'un côté on veut la division, on veut la réussite des uns et l'échec des autres, on veut le mépris des premiers et le ressentiment des derniers. De l'autre côté on souhaite la participation, on souhaite la réussite de tous sans laquelle l'échec est celui de chacun, on souhaite l'amour des autres, qui est aussi parfois colère contre ceux qui veulent les écraser. Entre ces deux côtés, ce n'est pas une partie qui se joue, mais l'histoire, celle qu'on crée en agissant avec les autres. La division peut remporter autant de parties qu'elle veut, l'histoire appartient quand même à ceux qui y participent.

lundi 4 juin 2012

Richard Martineau sait-il ce qu'il fait ?

Rien de plus difficile que de réfléchir par soi-même. Nos pensées sont tissées maladroitement de celles des autres, notre seule originalité ne consistant bien souvent qu'en quelques fils qui dépassent. Usé par la contradiction, la confusion et l'erreur, ce tissu mal raccommodé est presque partout trop déchiré pour recouvrir convenablement la moindre des réalités. Et pour les réalités non moindres, la déchirure est un abîme. Heureux qui n'a jamais conçu dans un regrettable moment d'extase que les atomes étaient des systèmes solaires, composés de minuscules planètes à la surfaces desquelles vivaient d'autres créatures, elles-même faites d'atomes semblables à de minuscules systèmes solaires! Le vertige de l'infini ne nous fait pas toujours tomber de haut... Mais l'erreur est humaine, on apprend et on recommence.

Allez savoir pourquoi, tout cela m'amène à penser à Richard Martineau. Parce qu'il se contredit lui-même, parce qu'il est très confus, parce qu'il se trompe souvent, il pourrait être tentant de le considérer comme un simple dilettante intellectuel, comme nous tous donc, non moins perdu que nous tous. Nous l'avons dit, rien de plus difficile que de penser par soi-même. Richard Martineau ne saurait faire exception. En cela, il est comme tout un chacun infiniment respectable. Membre à peine plus remarquable que les autres de cette bande de milliards de hardis aventuriers de la pensée vivante, de la pensée qui se fait dans l'aveuglante proximité du présent, Richard Martineau serait la pointe toujours obtue et s'aiguisant sans cesse d'une humanité privée de moyens et cherchant obstinément à se les donner. Mérite-t-il alors tout notre respect ?

En effet, il faut dire que Richard Martineau n'a pas peur de se contredire lui-même. Pas plus tôt que ce matin, il a posé deux diagnostics psychologiques d'une lucidité dévastatrice sur cette jeunesse québécoise qui persiste à manifester contre toute raison. Le premier d'abord. Selon un ami de Martineau, les jeunes seraient comme sous l'effet d'une drogue : « Ils se sentent importants, désirés, affublés d’éloges et ivres de désobéissance civile ». Le second ? L'opposition des jeunes au gouvernement serait celle d'un « fils révolté qui se sent abandonné, mal aimé, mal compris ». J'ignore si l'ami de Richard Martineau est un psychologue, mais je sais que Richard Martineau ne l'est pas et je le félicite de ne pas s'en être remis à un véritable spécialiste, d'avoir tenté de penser par lui-même. Le résultat est stupéfiant! Pour résumer avec un brin de mauvaise foi, les jeunes se sentiraient importants, abandonnés, désirés, mal aimés, affublés d'éloges et mal compris. Si j'étais la population québécoise, je demeurerais pantoite de confusion!

Richard Martineau est en effet lui aussi très confus. Pas plus tôt qu'hier, il lui a fallu clarifier ses propos de la veille dans une courte et pédagogique Mise au point pour ceux qui ne savent pas lire : « je n'ai jamais dit que les manifestants étaient des tueurs ! J'ai dit qu'on vit dans un monde d'extrême et que l'extrême est partout : dans le sport, le sexe, les faits divers, les manifs, les médias, la politique, la bouffe... ». Qui trop embrasse mal étreint ? Je vous invite à vérifier si vous savez lire en examinant le texte en question. Richard Martineau ne dit jamais que les manifestants sont des tueurs. Il nous parle d'abord de la réhabilitation médiatique et sociale d'Issei Sagawa, un cannibale psychopathe. Il nous parle ensuite du culte contemporain de la transgression selon Jean-Jacques Pelletier dans son essai Les Taupes frénétiques. Il nous parle enfin des manifestants casseurs comme expression la plus actuelle de ce culte, nous laissant sur cette question énigmatique : « ça ne vous rappelle pas quelque chose ? ». Je ne comprends pas la question. Sincèrement, j'ai beau relire, je ne la comprends pas. Mais si je voulais à tout prix la comprendre, qui sait ce que je pourrais faire dire au texte ? Je me tromperais sûrement...

Et comme moi, Richard Martineau se trompe souvent en effet. Pas plus tôt qu'avant-hier, il a tenu à féliciter de vrais jeunes bâtisseurs du Québec, l'entreprise de pub, de marketing, de design et d'architecture Sid Lee. Chez Sid Lee, on se lève tôt le matin et on travaille fort toute la journée, parce qu'on est ambitieux. Chez Sid Lee, on est actif, créatif et proactif. Chez Sid Lee, on revitalise Montréal, le Québec, le monde, le système solaire! Ce lyrisme n'est pas le mien, mais celui de Martineau. Je suis tout de même prêt à le croire sur parole et ne suis certainement pas là pour démolir la réputation de ces jeunes entrepreneurs qui doivent éprouver le plus vif bonheur à ne pas savoir complètement où ils s'en vont. Là où Richard Martineau se trompe, c'est quand il dit ceci : « Certaines personnes voient des personnes comme ça, et ont le goût de vomir. » De qui parle-t-il donc ? Qui a le goût de vomir ? Ou quand il dit ceci : « Ces gens-là ne se réunissent pas pour saborder le grand prix. » Les manifestants non plus, il suffit de les écouter pour s'en convaincre. Ou quand il dit : « Ils ne veulent pas mettre Montréal "sur la mappe" en fracassant des vitrines, en lançant des roches et en mettant le feu, mais en montrant que le Québec est un formidable lieu de création CONSTRUCTIVE. » Mais c'est exactement ce que veulent les manifestants, seulement ils le veulent pour toutes les Québécoises et tous les Québécois !

Il pourrait être tentant de considérer Richard Martineau comme un simple dilettante intellectuel, en cela infiniment respectable. Comme tout un chacun, il peut en effet être confus, se contredire, faire des erreurs. Comme n'importe qui, il lit un peu de tout, citant à gauche comme à droite sans maîtriser ses sources. Comme n'importe qui, il mélange souvent les faits et les valeurs et peut se laisser berner par une analogie bien faite. Sauf que Richard Martineau est payé pour faire tout cela. Mieux payé que les étudiants et leurs enseignants. Mieux payé que tous ceux qu'il entend convaincre de se soumettre amoureusement à une austérité budgétaire qui n'a rien d'une responsabilité budgétaire. À chaque fois qu'il se contredit ou qu'il est confus, c'est pour mieux nous manipuler, et alors il gagne un peu plus. Quand il se trompe, c'est pour mieux nous tromper, et alors il gagne encore un peu plus. Ce qu'il fait, en effet, il ne le fait jamais qu'en effet, et il sait très bien ce qu'il fait. Richard Martineau n'est pas un amateur.