Affichage des articles dont le libellé est économie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est économie. Afficher tous les articles

mercredi 14 novembre 2012

Homo declinens

Commençons par une anecdote qui aurait certainement fait réfléchir les moralistes classiques et qui fait bien rire aujourd'hui. Dans l'État de New York, le 2 juillet 2011, un américain de 55 ans dénommé Philip Contos est mort des suites d'un traumatisme crânien après avoir perdu la maîtrise de sa motocyclette. Au moment de l'accident, il ne portait pas de casque. En eût-il porté un qu'il serait toujours en vie selon les spécialistes. Mais Philip Contos, durant sa vie, n'avait probablement jamais suivi les conseils d'un spécialiste, et il n'aimait pas porter de casque. Chasseur-cueilleur du dimanche, ami fidèle de son chien Buck, avec qui il passait tous ses temps libres, il appartenait à cette race d'hommes qui ne se sentent vivre vraiment qu'à toute vitesse et affrontant de plein fouet la vive sensation du vent qui siffle sur leurs cheveux. Malgré son âge, ceux de Philip Contos avaient d'ailleurs conservé le lustre primitif des gerbes de blé sauvage. C'étaient des cheveux qui avaient respiré! Celui que ses amis surnommaient virilement Phil n'aimait donc pas porter de casque, mais ce qu'il détestait encore plus, c'était qu'on l'obligeât à en porter un. Lors de l'accident qui lui coûta la vie, il était d'ailleurs en train de mener, sur la Route 11 qui passe à travers une petite ville au nom iroquois d'Onondaga, une bande de motocyclistes manifestant bruyamment leur désobéissance civile à la loi imposant le port du casque. Comme le rappelait sans effusion inutile l'un de ses meilleurs amis : « He didn’t like government intrusion into our daily lives. » Contos est mort en défendant sa liberté… de mourir stupidement.


J'ai découvert cette anecdote sur la page consacrée aux Darwin Awards, qui vise à commémorer toutes celles, mais surtout tous ceux qui améliorent par leur mort idiote et exemplaire le bagage génétique de l'humanité. L'idée est simple et en apparence difficile à réfuter : la sélection naturelle de l'espèce humaine n'étant pas achevée, n'étant pas achevable, nous assisterons donc toujours aux jugements froids et tranchants d'une nature purgeant l'humanité de ses gènes défectueux. C'est très drôle, très rassurant, et très faux bien entendu. Les cas de Darwin Awards sont aussi cocasses qu'exceptionnels. Combien sont-ils comme cet homme brésilien et son épouse qui, cédant à des pulsions ancestrales, décideront d'immobiliser brusquement leur véhicule sur l'autoroute, en plein brouillard, à l'heure de pointe, pour faire l'amour… et se verront heurtés de plein fouet par un camion de marchandise, mourant sur-le-champ, interrompus ironiquement dans l'accomplissement de l'acte par lequel leur stupidité aurait risqué de se reproduire? Imbéciles ou non, nous portons presque tous des casques désormais, que ce soit au hockey, en moto ou à vélo, et l'époque approche certainement où les enfants devront en porter jusque dans les escaliers de leurs écoles. Les lits douillets auxquels nous réservons la plupart de nos ébats amoureux ne sont pas plus dangereux ou moins féconds lorsque nous sommes imbéciles. La sélection naturelle de l'espèce humaine n'est pas achevée, n'est pas achevable, mais il y a tout lieu de croire qu'elle ne privilégie plus depuis longtemps l'intelligence.

Bien au contraire… Telle était du moins la thèse d'une comédie de science-fiction apocalyptique de Mike Judge parue en 2006, Idiocracy, dans laquelle un soldat américain d'intelligence très moyenne se réveillait, suite à une expérience scientifique ratée, au tout début du XXVIe, devenant sans effort l'homme le plus intelligent et le futur Président d'une Amérique incurablement idiote et dégénérée d'avoir encouragé économiquement les moins brillants à procréer beaucoup plus vigoureusement que les autres. Je vous laisse juger de la qualité philosophique et esthétique de ce film où tous ne verront pas comme moi une heureuse et improbable rencontre entre Karl Marx, Richard Dawkins, Andreï Tarkovski et Mel Brooks. Pour apprécier la rigueur de la démonstration dans tout son raffinement dialectique, je vous propose ici d'en regarder la scène introductive.


Difficile d'exprimer ici le moindre désaccord significatif! Exagérer, ce n'est pas mentir. L'intelligence humaine semble bel et bien incapable de la folie nécessaire à sa reproduction.

Telle est aussi la thèse d'un scientifique réputé, Gerald Crabtree, un généticien de l'Université Stanford en Californie dont le Guardian commentait lundi dernier la récente série d'articles intitulée Our Fragile intellect. Crabtree ne suppose même pas que les moins intelligents ont plus de chance de se reproduire. Son hypothèse est plus conservatrice : l'intelligence aurait tout simplement cessé, depuis l'invention de l'agriculture et de civilisations densément peuplées, de jouer un rôle déterminant dans la capacité de reproduction de l'homme. Estimant que le nombre de gènes responsables de l'intelligence humaine serait situé entre 2000 et 5000, Crabtree est parvenu à calculer en s'appuyant sur des modèles probabilistes que la plupart d'entre nous portons désormais entre deux ou trois mutations de ces gènes apparues durant les trois milles dernières années. Des mutations qui ont plus de chance d'être nuisibles que d'être utiles. Des mutations qui auront diminué l'intelligence sans entraîner la mort de celles et ceux qui les portaient. Des mutations à cause desquelles Crabtree se dit en mesure d'affirmer qu'un contemporain quelconque de Socrate était probablement plus intelligent que l'un quelconque de nos contemporains. Nos ancêtres plus intelligents que nous, qui avaient appris à reconnaître l'intelligence supérieure de leurs propres ancêtres, l'avaient eux-mêmes bien compris. L'humanité n'était pour eux qu'une nef remplie de fous en quête de plaisirs immédiats, voguant sans direction, déclinant à l'abandon, au gré de courants incertains, mais toujours descendant.

Jérôme Bosch, La Nef des fous (1490-1500),
huile sur sois, Musée du Louvre, Paris.

Peut-on espérer mieux pour l'humanité? Je répondrai comme les Anciens. Credo quia absurdum. J'y crois parce qu'il est absurde d'y croire. Plus absurde encore que n'osent l'imaginer Mike Judge, Gerald Crabtree ou Jérôme Bosch, qui tous souffrent d'un indéniable excès d'optimisme en supposant l'humanité unie dans son déclin. Ce que ne révèle pas Mike Judge, c'est que tous les hommes du futur ne seront pas également idiots et qu'il restera encore une minorité d'hommes assez intelligents pour dominer la majorité abrutie. Ce que Gerald Crabtree ne prend pas le temps d'expliquer, c'est que l'intelligence moyenne de l'humanité aura beau diminuer, la croissance de la population et l'évolution technologique feront en sorte que le nombre d'intelligences remarquables dans le futur ne diminuera pas. Après tout, n'y a-t-il pas au moins autant d'intelligences remarquables dans une mégalopole contemporaine comme New York que dans l'Athènes de Socrate, une ville à peine plus peuplée que ne l'est aujourd'hui Longueuil et n'ayant bénéficié d'aucun accès aux neurostimulants ou aux thérapies géniques actuelles? Ce que ne montre pas Jérôme Bosch, c'est que l'humanité n'est pas toute dans la Nef. Il y aura toujours des hommes sur le rivage pour regarder la scène avec fascination. Certains sont plus sages, mais personne sur la nef ne semble les écouter. Les autres sont comme les fous dans la nef, mais ils sont beaucoup plus rusés et comptent bien tirer profit du naufrage imminent.

S'il est vrai que l'intelligence humaine est condamnée à décliner - ce dont il est encore possible de douter et ce contre quoi il semble du moins encore possible de lutter - ce qu'il faudra craindre, ce n'est pas tant l'abêtissement de tous que l'asservissement d'une sous-humanité par une élite surhumaine. Il n'y a pas de casque contre cela. Les inégalités économiques, intellectuelles et biologiques du futur pourraient bien se révéler plus terrifiantes que les pires racismes imaginés par le vingtième siècle.

Si vous aimez, partagez.

mercredi 10 octobre 2012

Les vrais révolutionnaires

Depuis le tout récent virage à gauche toute! du Québec, on a beaucoup parlé d'eux. Vous les croisez tous les jours avec envie ou admiration. Ils sont certainement riches, mais ne cherchez pas leur monocle et n'allez surtout pas les traiter de bourgeois. Ils sont jeunes, dynamiques, sexys…et si vous leur demandez de quoi ils sont le plus fiers, ils seront unanimes à vanter la fermeté de leur éthique de travail. Qu'ils soient créateurs d'emplois ou workaholics, jet-setters ou trend-setters, ils ont tous un point en commun : pas question de payer davantage d'impôts! On les a entendus sur toutes les tribunes, mais qui sont-ils réellement, derrière l'enceinte de leur vie privée? Cette semaine, Relations d'incertitude a dépêché son chroniqueur urbain auprès de quelques-uns d'entre eux. Enquête dans l'univers intense et fascinant des jeunes riches contre la hausse d'impôts.
                                                                                                  
                                ***
                               
« Pas facile d'être riche en 2012 ». Je suis sur la magnifique terrasse au sommet du Roccabella, le tout nouveau complexe de condominiums luxueux érigé à deux pas du Centre Bell. Il est plus de trois heures du matin. Dire que j'attendais encore il y a deux minutes à peine… Pas moyen de le rencontrer plus tôt, Johann est un homme occupé! Vodka martini dans la main gauche, Montblanc limited edition dans la droite, il me résume la situation en parafant un contrat: « On dirait que tout est de notre faute. La mondialisation, la dérèglementation, la crise financière, la récession, la dette… ce n'est pas en chialant contre nous que tous ces profiteurs paresseux et autres gogochisards vont enrichir le Québec. Le 1% va toujours exister et c'est une bonne chose ». Johann Perv-Hurt dirige avec deux associés la firme de génie-conseil Perv-Hurt-Seymour-Harlot, spécialisée dans la réduction de coût des délocalisations d'entreprise. Seul Québécois à faire partie du célèbre Forbes 400 – il cumule les citoyennetés du Canada, des États-Unis et de Monaco –, Johann songe à déménager le siège social de sa firme à Toronto ou à Singapour. « Tu sais ce qu'elle va me coûter, la hausse de Pauline Marois? » Il lance par-dessus le parapet de la terrasse une bouteille de Stolichnaya Elit à moitié pleine que nous perdons vite de vue. « Il faudrait que je paye deux VP exécutifs à temps plein et que je leur fasse pitcher des bouteilles en continu pour perdre autant d'argent! » Du haut du Roccabella, le rythme envoûtant de la musique lounge et le rire des jeunes professionnelles voltigeant autour de Johann ont tôt fait d'étouffer le bruit agaçant d'une sirène d'ambulance, loin au-dessous, rue Drummond.

mardi 3 juillet 2012

Crises d'enfants rois

On a beaucoup parlé d'enfants rois durant les derniers mois, mal et en mal. Qu'on en parle en mal, cela ne me fâche pas, même si personnellement, je les aime. Parce que j'aimerais aimer tout le monde, bien sûr. Parce que j'adorerais pouvoir gâter ces enfants jusqu'à la moelle, les vanter avec toute l'éloquence dont je suis capable, tout faire à leur place et les féliciter quand même, négocier constamment avec eux et les laisser toujours gagner. Du moins les enfants des autres... Quels beaux défis stimulants leurs parents devraient-ils ensuite affronter à la maison grâce à moi! Je résisterai quand même à la tentation de les excuser, d'expliquer que ce n'est pas de leur faute, que si ce sont des enfants rois, c'est celle de leurs parents qui les ont élevés ainsi, parce que ce serait continuer à les traiter en enfants rois, justement. Et de toute façon, si leurs parents sont si mauvais, ne peut-on pas dans le fond en rejeter la faute sur les grands-parents, et donc les arrière-grands-parents, les arrière-arrière-grands parents, Adam et Ève, Prométhée, Dieu, Matthieu Bock-Côté, que sais-je? Dans le monde où je vis, un monde sans péché originel ou autre, il n'y a pas d'excuse non plus.

Qu'on parle si mal des enfants roi, c'est ce qui me fâche le plus. L'enfant roi serait le symptôme marquant le stade terminal du modèle québécois, la preuve évidente (et pourtant à refaire constamment?) de l'échec de ce syndicalisme corporatiste contre lequel les Éric Duhaime, Joseph Facal, Lucien Bouchard et autres chevaliers de la Lucidité se battent si héroïquement (en échange de justes compensations financières, ça va de soi). L'explication générale du phénomène? L'enfant roi aurait le même rapport à ses parents que la population québécoise à son État-providence. L'enfant roi par excellence, ce serait l'étudiant, le syndiqué, le chercheur ou l'artiste subventionné, en un mot le béesse. (En passant, la discipline qui applique systématiquement ce genre de raisonnement à toutes les situations de la vie s'appelle la droite, et ses pré-requis sont la richesse, l'envie, la fatigue mentale, l'alcoolisme ou l'échec scolaire.) Tout cela me fâche, parce que c'est faux. Ailleurs qu'au Québec, ce n'est pas dans la France socialiste et décadente qu'on retrouve le plus d'enfants rois, mais aux États-Unis. Cherchez l'erreur…

Disons le une fois pour toutes, l'enfant roi n'est rien d'autre que le rejeton du capitalisme décadent. Point. Voici un exemple pour les non-convaincus (où vous noterez avec un grand plaisir intellectuel une allusion judicieuse à l'importance de la consommation dans une société capitaliste).

Papa – Félix, va porter ta vaisselle salle sur le comptoir de la cuisine, ça fait cinq heures que ça traîne.
Félix – Plus tard. Je suis en train de battre le boss final dans The Amazing Spider Man™. Je suis vraiment trop intense!
Papa – Si tu n'y vas pas immédiatement, je coupe le courant.
Félix – Les menaces, les menaces... OK, d'abord. (Il appuie de mauvaise fois sur pause, se lève lâchement, prend mollement une assiette, se traîne nonchalamment vers la cuisine, s'enfarge maladroitement sur un lacet détaché et brise l'assiette en éclats.)
Papa – Qu'est-ce qui se passe encore! (Il voit) Crisse que t'es incapable!
Félix – Arrête! Mon enseignante a dit que tu n'as pas le droit de me critiquer. À cause de mon estime de moi. C'est de ta faute de toute façon. Je t'avais demandé de m'attacher les lacets tout à l'heure…


Vous vous direz que j'exagère, que je dessine plus épais que nécessaire, que je fais du Fabienne Larouche en plus vulgaire et en moins édifiant. Soit. Remplaçons Félix par Wall Street et Papa par le gouvernement des États-Unis. Remplaçons tant qu'à y être le jeu vidéo par le jeu de la bourse, la vaisselle salle par des prêts hypothécaires à risques, les lacets par des règles financières plus strictes, et vous avez là le plus court résumé possible de la crise financière de 2008. Essayez, relisez, c'est stupéfiant comme je n'ai plus l'air d'exagérer. Félix agit sans le savoir comme un trader qui condamne l'intervention de l'État, mais est prêt à blâmer ce dernier de ne pas l'avoir empêché de provoquer une faillite. Les marchés financiers sont des enfants-rois dont on tente de préserver l'estime de soi par tous les moyens tant on craint leurs crises. Juste à cause du mot crise, moi, à votre place, je serais scié. Sinon, voici un autre exemple (où vous noterez avec encore plus de plaisir intellectuel deux allusions judicieuses à l'importance de la consommation dans une société capitaliste).

Félix – Papa, regarde mon beau dessin. Je l'ai fait en classe pour la fête des pères. Je te le donne si tu me fais un cadeau, disons un PS4™.
Papa – Le PS4™ n'est pas encore sorti, mais Bravo Félix! Beau dessin quand même.C'est quoi ce beau rond avec des bosses et plein de poils? On dirait une gosse.
Félix – T'es vraiment chien! C'est un soleil et des rayons de soleil.
Papa – Ah! Un beau soleil! C'est original! Bravo Félix! Et les beaux nuages, pourquoi ils sont bruns?
Félix – Ce ne sont pas des nuages, papa, mais des étrons. Des étrons volants. Sauf si tu me donnes un PS4. Alors ce sont des nuages.
Papa – Bonne fête des pères… Enfin, Tu fais de très beaux étrons, Félix! Bravo! Quel talent! Qu'est-ce qu'a dit ton enseignante?
Félix – Que c'était bien d'explorer mon imaginaire. Elle a aussi dit que j'aurais besoin d'un iPad™ pour continuer à développer mon talent et mon estime de moi.

Voilà le genre d'enfant roi qu'on dépeint depuis le printemps dans les tabloïds de Montréal ou de Québec. C'est de la caricature, évidemment. Félix ne ressemble pas vraiment à mes enfants, comme il ne ressemble d'ailleurs pas aux autres enfants que j'ai pu côtoyer. Il faut croire que nos enfants rois ne sont pas si royaux après tout. Non, mais Félix ressemble tout de même énormément à un marché financier gâté pourri qui soumet toute critique à un chantage permanent, il ressemble à une banque qui aimerait qu'on lui donne une cote de crédit AAA alors qu'elle a pris des risques excessifs. Le véritable enfant roi, c'est le milliardaire qui se donne bonne conscience en faisant la charité et reçoit plus que ce qu'il donne, c'est la firme d'ingénieurs qui achète nos chèques en blanc avec des enveloppes brunes, c'est Pétrolia qui se paie Anticosti pour la modique somme de notre ignorance. Mais la ressemblance n'est pas une explication. Ce n'est pas parce que le capitalisme nous fournit tant de modèles d'enfants rois que nous comprenons pourquoi ils servent de modèles à nos enfants.

Pourquoi produisons-nous des enfants rois, aussi imparfaits soient-ils comparés à ceux disponibles sur le marché? Pourquoi élevons-nous de jeunes incapables gâtés pourris à l'égo enflé? Je crois que comme la plupart des parents dans l'histoire de l'humanité, nous élevons ainsi nos enfants parce que nous croyons agir pour leur propre bien. Dans une société capitaliste, l'enfant roi est un investissement très risqué, mais qui présente néanmoins d'indéniables avantages concurrentiels. L'enfant incapable de faire le ménage, de cuisiner, de jardiner, de prendre soin de lui-même, l'enfant qui consacre toutes ses énergies à obtenir le meilleur score possible dans un jeu vidéo, c'est peut-être le futur spécialiste qui sera prêt à sacrifier l'essentiel de son humanité pour mieux se réduire à une fonction rare et payante. Il pourra bien alors se payer les services qu'il faut pour pallier son incompétence. L'enfant gâté pourri, éternellement avide et insatisfait, c'est un adulte qui n'acceptera probablement pas de se priver le moindrement une fois grand. Plus que les autres il sera prêt à tout et à n'importe quoi (tricher, mentir, voler, militer pour le PLQ…) afin de ne jamais perdre une capacité de consommation qu'on lui a inculquée dès le plus jeune âge comme son privilège le plus irrévocable. L'enfant à l'égo enflé, qui se croit meilleur que ce qu'il est réellement, apprendra facilement à se croire un adulte meilleur que d'autres et à envier ceux qui sont meilleurs que lui. Il renforcera sans le savoir cette inégalité et ce ressentiment qui sont si indispensables au fonctionnement de notre économie. Nous élevons nos enfants comme des rois parce que nous espérons en faire des princes. Il serait grand temps d'élever nos enfants comme des enfants et d'en faire des femmes et des hommes.

Si vous aimez, partagez.

mercredi 20 juin 2012

Vu de la Terre, le ciel est mégalomane


J'ai vu l'affiche du récent film de Guy Laliberté, Toucher le ciel. Je ne suis pas allé le voir et je n'irai pas le voir. Lorsqu'il sera disponible au club vidéo, je n'en louerai pas une copie. Lorsqu'il jouera gratuitement un dimanche soir sur l'une des chaînes de Radio-Canada, même si je suis trop fatigué pour écrire, cuisiner ou faire l'amour, même si je tiens absolument à ne rien faire d'autre qu'écouter la télévision, et même s'il n'y a rien de mieux qu'un hommage TVA au courage et à la détermination des femmes d'Occupation Double, je n'écouterai pas Toucher le ciel. Le film est peut être réussi, je l'ignore et ne m'en remets pas aux critiques déçus. Les images sont probablement saisissantes et le message est très certainement édifiant. Mais je n'aime pas ne pas aimer les gens et je crains qu'après ce film, j'aimerai moins Guy Laliberté. En fait je l'aime déjà un peu moins depuis que j'ai vu l'affiche.


Toucher le ciel - Le voyage d'un rêveur
Source : cinoche.com
« L'expérience unique de Guy Laliberté dans l'espace » serait « le rêve d'une génération »! Rien de moins! Wow! Quand on relit, on réalise tout de même que le message n'est pas clair. Est-ce que Guy Laliberté prétend avoir exaucé le rêve d'une génération? Autrement dit, maintenant qu'un clown parti de rien s'est payé un rush d'adrénaline de 35 millions, nous pourrons tous enfin mourir satisfaits. Je sais que selon les riches, la richesse des riches apporte la richesse aux non-riches, mais de là à soutenir que le spectacle de leurs dépenses orgiaques nous apporterait aussi jouissance et contentement, il y a un petit pas sur la lune que je n'ai pas les moyens de me payer. Guy Laliberté se vanterait-il plutôt d'avoir accompli ce que toute une génération ne pourra jamais que rêver d'accomplir? Bravo Guy! Bravo! Merci de n'épargner aucun moyen pour nous le rappeler. Merci de supposer que les Terriens sont trop angéliques pour éprouver de l'envie et du ressentiment. J'aimerais aussi qu'on me dise de quelle génération Guy Laliberté aurait-il si héroïquement exaucé ou accompli le rêve. Parce que ma génération ne rêve pas de toucher le ciel. Ma génération est peut-être la première à vouloir vivre sur terre.

Vivre sur terre, vouloir vivre sur terre, c'est beaucoup moins facile qu'on pense. Je sais que des argumentateurs très subtils voudront me rétorquer : « Philippe, Philippe, Philippe…  Je sais que tu ne connais pas grand chose à la géographie et à l'astronomie, mais tu ne peux quand même pas ignorer que tout le monde vit sur la Terre. Tout Le MonDe. Ce n'est pas difficile, ce n'est même pas facile, c'est carrément inévitable ». Au contraire, mes amis, au contraire! Durant ma courte vie, j'ai surtout rencontré des gens qui ne vivaient pas sur terre, qui ne voulaient pas vivre sur terre. Des gens qui vivaient à l'intérieur d'une bulle, sur la Lune, en enfer ou dans un bungalow. Des gens qui voulaient vivre au sein d'une économie de marché, sur une autre planète, au Ciel ou dans un bungalow. (À ma famille et à mes amis banlieusards : je n'ai rien contre les bungalows, tant qu'ils ont des portes et des fenêtres…) Mais de plus en plus, je rencontre des gens qui vivent, qui veulent vivre autrement, sur terre. Peu importe leur âge, ces gens sont de ma génération.

Et que veut cette génération ? Que veut dire pour elle vivre sur terre? Ça veut dire vivre dans le même monde que tous les autres, le partager dans tous les sens du terme. Être présent à ce qui est devant nous, à ce qui nous entoure, à ce qui arrive. Refuser les tristes et fausses nécessités dans lesquelles on voudrait parfois nous faire vivre. S'imposer des limites dans un monde fini plutôt qu'aspirer à une croissance infinie dans un monde en ruines. Faire des rêves qu'on espère réellement réaliser et qu'on espère réaliser avec ses propres forces, sans forcer celles d'autrui. Ne rien attendre d'autre du ciel que du soleil, de la pluie et parfois quelques spectacles magnifiques. Je sais bien que Guy Laliberté et sa génération sont capables de comprendre tout cela. Enfin, une bonne partie de tout cela... Je sais que vue du ciel, la Terre est d'une beauté qui devrait nous la rendre précieuse. Que Toucher le ciel, c'est essayer de toucher tout le monde quant à la fragilité de la Terre. Mais il ne s'agit plus pour ma génération d'être sensibilisé à la Terre. Il s'agit d'y vivre, et pour y vivre, il faut aussi apprendre à voir les choses dans une perspective terrestre.

Sur terre, ce qui vu du ciel est insignifiant a tendance à paraître un peu plus gros, ce qui vu du ciel est sublime a tendance à paraître beaucoup moins joli. Sur terre, le ciel n'est souvent pas bleu, il est gris-smog, et il le devient malheureusement un peu plus chaque jour. Aussi bien intentionnée soit-elle, une fusée ne va pas changer cela. Sur terre, le magnifique chapelet qui la nuit illumine les continents, ce sont des lampadaires sur des autoroutes embouteillées, ce sont des enseignes nous invitant à consommer davantage, ce sont des foyers où l'on compte trop souvent jusque tard dans la nuit combien d'argent il nous reste. Aussi bien intentionnée soit-elle, une fusée ne va pas changer cela. Sur terre, la pauvreté, invisible depuis l'espace, invisible trop souvent même depuis un penthouse ou une maison sur le Mont-Royal, est très apparente. Et cette pauvreté n'a aucune leçon de sensibilité à recevoir de riches philanthropes qui ne vivent plus sur la même planète que nous. Quand ils pourront se payer des voitures hybrides ou des maisons hypermodernes, les pauvres prendront soin de la terre. En attendant, leur pauvreté demeure moins polluante que bien des richesses. Aussi bien intentionnée soit-elle, une fusée ne va pas changer cela.

mercredi 30 mai 2012

Nous sommes tous amateurs

Tout le monde a vécu cela. On est préoccupé, fasciné par une idée nouvelle et tout d'un coup, cette idée, on la retrouve partout autour de soi, au coin de la rue, dans la bouche d'un ami, sur la couverture d'un livre. On est alors tenté de se dire que l'idée est épatante, qu'elle peut déverrouiller toute seule les serrures conceptuelles du monde, comme un passe-partout magnétisé magiquement (soyons baroque) par celles-ci. C'est faux bien sûr. On est toujours moins génial qu'on pense. C'est pourquoi on peut au contraire être tenté de se dire que l'idée est finalement banale, qu'on l'a eue sur le tard, après tout le monde, qu'on est tout simplement un peu lent à saisir les choses aussi bien que les autres. C'est probablement vrai, mais ce ne serait pas une bonne raison pour leur abandonner l'idée. Dans le domaine des idées, il n'y a pas encore de droit d'auteur et quand on est plus lent à comprendre, on comprend parfois de façon plus profonde. Comme le disait Einstein : « Ce n'est pas que je suis si intelligent, c'est que je reste plus longtemps avec les problèmes ». Moi, par exemple, qui suis encore moins intelligent qu'Albert Einstein, j'ai de la difficulté à comprendre la nécessité du capitalisme, et plus on me l'explique, moins je comprends. Quand je serai vraiment sûr de ne plus rien comprendre à cette nécessité, je serai d'ailleurs heureux de vous éclairer avec mon incompréhension... mais je divague.


Quelque chose de semblable m'arrive depuis quelques jours avec une idée plus ou moins fixe. Depuis que j'ai décidé (d'essayer) de produire un blogue autour de la question du dilettantisme, de l'amateurisme, de celles et ceux qui ne savent pas complètement ce qu'ils font, cette question semble se poser partout autour de moi, comme une mouche fatigante. Je ne suis pas parano. On allègue aujourd'hui que Bill Clinton aurait traité Obama d'amateur. Dans l'univers mental asphyxiant de l'élite américaine, ce doit bien être la pire des insultes, quoique je ne peux pas en être certain tant je suis loin de même connaître quelqu'un qui connaîtrait quelqu'un qui connaîtrait peut-être une élite. Hier, c'était Alain Dubuc, un professionnel indiscutable, qui affirmait qu'en ce qui concerne la hausse des frais de scolarité, l'humeur était peut-être contre, mais l'analyse était certainement pour. Je suis incompétent en économie, mais je crois fermement qu'en politique, l'humeur est plus fiable que l'analyse. J'aurai l'occasion un autre jour d'expliquer pourquoi, et je serai alors heureux qu'on me démontre mon erreur. Toujours est-il que le thème du dilettantisme semble bourdonner partout autour de moi, ce que je trouve d'autant plus agaçant qu'il semble que je pense le contraire de ce qu'il faudrait penser à ce sujet. Parce que pour moi, voyez-vous, être un amateur, c'est une bonne chose. C'est en fait ce qu'on peut être de mieux. Et la bonne nouvelle, c'est qu'il n'y a rien de plus facile qu'être un amateur. Il suffit d'essayer.

J'étais l'autre jour au Cinéma du Quartier latin avec mon ami Stéphane et nous nous apprêtions à écouter la rediffusion de L'Or du Rhin de Wagner, mis en scène par Robert Lepage au Metropolitan Opera de New York. Tout cela sonne très professionnel, très élitiste, il y a d'ailleurs beaucoup de majuscules. J'avais quand même bien hâte et somme toute je n'ai pas été trop déçu. La représentation commença par des remerciement adressés notamment à Paul Desmarais. Ne me demandez pas si c'était le père ou le fils, je ne les distingue pas plus que je ne suis capable de distinguer un billet de trois cent dollars d'un billet de sept cent dollars. Sans ce Paul Desmarais nous rappelait-on, l'évènement aurait été impossible. Stéphane, pour me mettre à l'épreuve sans doute, me dit alors : « Sans le capitalisme, tu ne pourrais pas assister à ce spectacle. » Il fallait que je réponde. C'était une plaisanterie, mais il fallait quand même que je réponde : « Stéphane, quand le capitalisme sera renversé, c'est nous qui allons nous raconter les histoires et elles seront bien meilleures! » Ce que j'ai dit là était complètement idiot, mais j'ai décidé de m'y tenir et c'est un peu ainsi qu'a germé l'idée de ce blogue. Pourrions-nous vivre dans un monde où c'est à nous tous, et non uniquement à ceux qui sont payés pour, qu'incombe la responsabilité de raconter, de créer, de réfléchir, d'agir ? Ce ne serait pas facile. Les résultats seraient souvent décevants. En tant qu'enseignant, je n'ai pas d'illusion quant à la valeur de ce que mes étudiants sont capables de produire sans salaire... Pourtant, je ne vois pas d'autre voie que celle-là. Si nous voulons créer un monde meilleur et durable, dans lequel nous serions libres et égaux, nous ne pouvons tout simplement pas en déléguer la tâche à qui que ce soit d'autre. Du point de vue de l'avenir, nous sommes tous également des amateurs.